Cour des comptes – L'orientation : une politique sans boussole

L'orientation des collégiens et des lycéens est encore trop souvent subie et reproduit de nombreux déterminismes sociaux et territoriaux, selon la Cour des comptes. La répartition des compétences entre l'État et les régions figure parmi les points à améliorer. 

Dans son rapport public 2025, consacré cette année à la jeunesse, publié ce 19 mars 2025 (voir aussi nos autres articles sur ce rapport dans l'édition de ce jour), la Cour des comptes ne ménage aucun suspense à l'heure de dévoiler son analyse sur le thème de l'orientation. Dès les premières pages, consacrées à la synthèse générale, elle affirme "l'impératif" d'une meilleure orientation au collège et au lycée

Constat d'échec sans ambages. Or "les enjeux, individuels et collectifs, de l'orientation sont majeurs", tout comme les "besoins de compétences" du marché de l'emploi et de la société en général. Pourtant, l'orientation a des moyens avec 8.000 emplois en équivalent temps plein et 400 millions d'euros mobilisés annuellement – un "coût non négligeable pour les finances publiques". 

Malgré les enjeux, malgré les moyens, 35% des collégiens et 25% des lycéens se disent insatisfaits des informations et conseils reçus pour s'orienter dans leur établissement ou au CIO (centre d'orientation et d'information). La part des bacheliers qui regrettent leur choix d'inscription dans l'enseignement supérieur s'élève à 20%. Globalement, 40% des jeunes concernés ressentent leur orientation comme étant "subie".

Derrière ces grands nombres se cachent d'autres réalités. Pour la Cour des comptes, la plus importante est que l'on passe à côté de l'enjeu d'équité. La politique d'orientation actuelle ne permet pas de dépasser les déterminismes.

Déterminismes persistants

Déterminisme social, d'abord. Les élèves des lycées professionnels viennent davantage de familles "peu favorisées". Et même s'il existe une "forte corrélation entre les résultats des élèves et leur milieu social", la cour relève qu'"à notes et vœux équivalents, les décisions des équipes éducatives sont influencées par le contexte social de l'élève". Verdict : "Le processus d'orientation tend donc plutôt à amplifier le déterminisme social." 

Déterminisme territorial, ensuite. On note un "choix fréquent de la voie professionnelle par les élèves du monde rural éloigné et des bourgs". Mais la cour nuance. Elle évoque des choix qui "semblent aussi traduire un attachement et une volonté d'insertion sur le marché local du travail". Pour preuve : 85% des jeunes ruraux sont satisfaits de leur affectation au lycée, comme dans les autres territoires.

Déterminisme selon le sexe, enfin. Deux chiffres éloquents : 8,6% de filles en terminale STI2D (sciences et technologies de l'industrie et du développement durable), mais 84,5% en terminale ST2S (sciences et techniques sanitaires et sociales). Pour la Cour des comptes, "les parents jouent un rôle majeur par un effet de reproduction sociale ou des représentations sociales des secteurs d'activité et valorisent différemment la possibilité d'équilibrer vie de famille et vie professionnelle".

Confusion dans la répartition des compétences

Outre les questions d'organisation propres à l'Éducation nationale (maquettes de formation qui ne comportent pas de formation obligatoire sur le sujet, réorientation des missions des psychologues de l'Éducation nationale, absence de moyens fléchés en dehors des lycées professionnels), la Cour des comptes met en lumière de nombreuses explications aux graves carences de l'orientation. Une offre de formation "peu lisible", avec 363 diplômes de formations professionnelles dont les libellés peuvent être "à l'origine d'incompréhensions et de désillusions". Des capacités d'affectation sur le territoire qui aboutissent à ce que 25% à 30% des élèves n'obtiennent pas leur premier vœu. "L'offre détermine pour une large part l'orientation des jeunes", pointe la Cour. Et puis cet "important besoin d'accompagnement insatisfait a suscité l'émergence d'une multitude d'intervenants". Au point que 18% d'entre eux recourent à un "coach en orientation", surtout pour constituer le dossier Parcoursup. Phénomène qui "accroît en retour les inégalités".

Vient alors la question qui fâche. La répartition actuelle des compétences entre l'État et les régions, qui, selon la Cour des comptes, "prête à confusion". Car la loi prévoit que "la région organise des actions d'information" et non "les actions d'information". Le transfert de compétence n'est donc pas "plein et entier", et en 2022, seuls 22% des collèges et lycées déclaraient avoir recours aux ressources régionales documentaires et 11,8% aux dispositifs régionaux. Pour la cour, le transfert plein et entier de la compétence "orientation", revendiqué par Régions de France, "impliquerait de leur confier des décisions d'ordre pédagogique (décisions d'orientation et d'affectation) qui incombent à l'État". Elle ne va pas jusque-là dans ses recommandations. Elle se contente d'invoquer "une nécessaire clarification de la répartition des compétences entre l'État et les régions".

Empilement de rapports

Pour la Cour des comptes, "le bassin d'éducation et de formation apparaît comme le niveau pertinent pour que les acteurs se connaissent et travaillent de manière harmonisée". Elle en appelle à constituer un trinôme – inspecteur de l'Éducation nationale, chef d'établissement et animateur territorial de la collectivité régionale – pour "articuler au plan local les actions et le calendrier à partir d'objectifs définis par les deux autorités régionales".

Un dernier constat s'impose. Un constat qui ne figure pas dans le rapport de la Cour des comptes mais y aurait toute sa place : la politique de l'orientation semble subir année après année l'inertie des pouvoirs publics. Car ce rapport publié en mars 2025 vient après celui des députés Thomas Cazenave et Hendrik Davi qui dénonçait en 2023 "un manque d'objectifs précis et un éclatement des acteurs sans coordination nationale qui se traduit par une dilution des actions menées et des inégalités fortes entre les élèves". Et ce rapport de 2023 rappelait que ses propres conclusions n'étaient "pas éloignées" d'un précédent travail parlementaire de 2020 dans lequel il était déjà question d'"inégalités sociales et territoriales", d'organisation "illisible" et même d'"orientation subie" plutôt que choisie...

 

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