Un contrat pour remettre la flotte de pêche à flot
Les régions seront au gouvernail du contrat stratégique de la filière pêche signé le 22 février dans le cadre du Salon de l'agriculture, après deux ans de discussions. Alors que la filière traverse de graves difficultés, l'État prévoit un investissement de 700 millions d'euros destinés notamment à renouveler une flotte vieillissante.
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© @Regionsdefrance/ Emmanuel Macron, Daniel Cueff et Agnès Pannier-Runacher au salon de l'agriculture le 22 février
Les baisses de volumes de la pêche française "fragilisent toute la filière et le risque est fort de voir de nombreuses entreprises disparaître, contribuant ainsi à creuser toujours plus ce déséquilibre, alors même que la France détient le deuxième plus grand espace maritime au monde". Après deux ans de discussions, le ton du contrat de la filière pêche signé le 22 février, dans le cadre du Salon de l’agriculture, entre l’État, la filière et les régions, n’est pas à la fête. Représenté lors de la signature par Emmanuel Macron et Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, de la Mer et de la Pêche, l’État apportera 700 millions d’euros, comme s’y était engagé le chef de l’État en 2023, aux assises de l’économie de la mer. Cogestionnaires du Feampa (fonds européen pour les affaires maritimes, la pêche et l'aquaculture), les régions auront aussi leur mot à dire dans l’exécution de ce contrat qui vise à moderniser la flotte française vieillissante et financer sa transition énergétique, et à enrayer le creusement du déficit commercial. Bâti autour de six axes prioritaires, cette stratégie "va nous permettre de rebondir après de multiples crises et (…) de projeter une filière qui aujourd’hui est mise à mal", a déclaré à l’AFP Olivier Le Nézet, président du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins (CNPMEM), signataire du contrat aux côtés de France Filière Pêche. Les acteurs de la filière "attendaient un signal fort des pouvoirs publics. C'est chose faite (...). Le cap est fixé, il faut désormais le tenir", s'est félicitée cette dernière dans un communiqué.
Assurer le lien avec le territoire
Avec 80% du poisson consommé en France qui est importé, la pêche est symbolique de la perte de "souveraineté alimentaire" du pays. Pour reconquérir des parts de marché, le contrat prévoit de sécuriser les droits de pêche à l’international (les pêches illégales pratiquées dans le golfe de Guinée et dans l’océan indien sont particulièrement visées), mais aussi d’"assurer le lien avec le territoire" des activités de pêches. "Aujourd’hui, les régions ne sont pas associées à la gestion de la pêche (hormis la gestion des ports). Or il est très important de les associer à la gestion de la ressource et des quotas", souligne Daniel Cueff, vice-président à la mer et au littoral de la région Bretagne, signataire du contrat au titre de Régions de France. Un décret viendra ainsi définir "le lien économique au territoire sur des critères adaptés en tenant compte de la valorisation des droits de pêches nationaux et des besoins de la filière mais également de sa capacité effective à offrir des débouchés compétitifs aux producteurs". Le contrat prévoit aussi un "plan d’action concerté avec l’État et les régions de France".
Les marins pêcheurs attendent par ailleurs des aides pour renouveler leur flotte. "Fortement consommateurs de carburant, peu adaptés aux attentes des marins d’aujourd’hui, en matière de confort de travail et de qualité de vie à bord", les navires actuels rendent "l’activité de pêche au mieux peu rentable, au pire dangereuse", souligne le contrat.
Passer à un mode de pêche "décarboné"
Seulement, pour le moment, ces sujets "relèvent de la compétence exclusive de la Commission européenne, ni l’État ni les régions ne peuvent intervenir sur la construction de nouveaux navires", rappelle Daniel Cueff. Les régions comptent sur les investissements du contrat pour agir sur la "décarbonation" de la flotte : installation de moteurs plus performants, utilisant de nouveaux carburants, hybrides ou de l’hydrogène vert produit à partir des éoliennes en mer, etc. "Reste en suspens la question la plus importante : comment renouveler la flotte ?", souligne Daniel Cueff, rappelant que "les navires ont 31 ans d’âge en moyenne et sont très carbonés". "Même si le gazole était gratuit, ils seraient incompatibles avec les objectifs européens en matière de transition énergétique. Il faut passer à un mode de pêche décarboné." D’où l’idée avancée par Emmanuel Macron d’utiliser la taxe des énergies marines renouvelables (MER) pour financer les 700 millions d’euros d’investissements nécessaires à la filière. Comme les règles européennes ne sont pas prêtes de changer avant 2029, il suggère de les affecter un fonds privé, ce qui permettrait d’enjamber les règles sur les aides d’État. Aucune date n’est fixée mais "le cap est donné", se félicite Daniel Cueff.
Certaines inquiétudes demeurent cependant. Il y a deux ans, le commissaire européen avait mis sur la table un texte qui envisageait d’interdire certaines pêches (chaluts, dragues, filets maillants…) dans toutes les aires marines protégées d'ici 2030, mettant en péril un tiers de la flotte française selon le CNPMEM, alors que les grands pays de pêche du nord (Norvège ou Russie) n’auraient pas eu ces contraintes (voir notre article du 4 avril 2023). Face à la bronca des marins pêcheurs, le texte a été abandonné, mais sous pression des ONG, l’idée couve toujours. Illustration avec une proposition de loi du député du Morbihan Jimmy Pahun déposée le 21 janvier, qui, sous prétexte de promouvoir la pêche artisanale, s’en prend directement à la pêche au chalut. Pourtant, "il existe des solutions", estime Daniel Cueff qui se refuse à opposer défense des pêcheurs et protection des ressources. "L’Ifremer a mis au point des chaluts et filets intelligents qui ne raclent pas les fonds et laissent passer les juvéniles. Seulement ils ne se vendent pas, il va falloir qu’on travaille avec la profession. Les fonds pourraient justement servir à se doter de ces nouvelles techniques", espère-t-il.
Répondre aux attentes des consommateurs
Le contrat entend par ailleurs mettre un peu d’ordre entre les ports et les halles à marées. En Bretagne, il existe 13 criées, explique l’élu. Certaines sont communales, d’autres départementales (par exemple Concarneau) ou encore régionales (Saint-Malo, Brest). "Cette organisation issue de la loi Notr fait que les halles à marées sont en concurrence les unes avec les autres au lieu d'être en synergie ; ce qui a conduit le président de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard, à proposer une société portuaire régionale pour fédérer l’ensemble des 13 criées. L’Occitanie est dans la même démarche."
Les acteurs de la pêche entendent aussi répondre aux attentes nouvelles des consommateurs. Les anciens, qui avaient tendance à privilégier les produits frais "sont peu à peu remplacés par des consommateurs en recherche de praticité, de produits rapides à préparer", indique le contrat, appelant à "adapter la filière pêche française à la diversité des modes de commercialisation (brut, transformé, élaboré, au rayon traditionnel/poissonnerie comme au libre-service…)". Ce qui, pour Daniel Cueff, n’est pas contradictoire avec la volonté de promouvoir la production locale. "En Bretagne, nous avons une fâcheuse tendance à manger du saumon d’élevage, des crevettes de Madagascar, des gambas… toutes sortes de choses que nous ne produisons pas. Il faudrait que les Bretons s’intéressent plus au poulpe par exemple que l’on pêche mais que l’on envoie dans le Sud ou en Espagne. Il faut aussi faire connaître d’autres poissons tels que la raie, le merlu, l’aiglefin, que l’on trouve moins dans les assiettes, cela doit être le rôle de la restauration collective", souligne-t-il. Le contrat prévoit de lancer une campagne publique faisant la promotion d’une consommation de produits de la mer du type "deux produits aquatiques par semaine" sur le modèle de la campagne "cinq fruits et légumes par jour".
Le contrat cherche enfin à améliorer l’attractivité du métier de marin pêcheur. "C’est une belle profession qui a un mal de chien à parler en bien d’elle. (…) Il n’est pas étonnant que les jeunes soient moins attirés. Il faut donner envie aux jeunes de prendre la mer", affirme le représentant des régions. "Malgré toutes les difficultés de ces dernières années (Brexit, coût du gazole…), la filière tient le coup. Il faut que cette résistance se transforme en espérance."